Dis-moi dix mots 2017

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Article paru dans la Sphère de mars 2017

L’opération lancée par le ministère de la Culture connait un succès de plus en plus grandissant.. et même au sein d’Amis Sans Frontières.
Voici quelques textes reçus par nos adhérents.
Petit rappel des mots en lice : avatar, canular, émoticône, favori, fureteur, héberger, nomade, nuage, pirate, télésnober.

Une victime qui s’ignore
Dès le matin, Héloïse, tricoteuse et bricoleuse infatigable, se livre à son passe-temps favori : fréquenter les merceries et autres magasins de travaux manuels, en vraie fureteuse qu’elle est, à la recherche de modèles inédits ou rares.
La plupart du temps dans les “nuages”, elle avance dans la rue, tête baissée, sans faire attention aux autres et cela lui a occasionné des avatars plus ou moins sérieux : remarques désobligeantes ou pire, chutes sur le trottoir...
Toujours en quête de nouveautés, même sur Internet qu’elle ne maîtrise pas très bien, elle est régulièrement confrontée à des canulars sur sa messagerie électronique quand elle n’est pas victime d’un pirate informatique et ne se retrouve pas face à un émoticône qui l’inquiète. Quel est ce visage, ce personnage qui apparaît sur son écran ?
N’a-t-elle pas aussi, pendant un temps, hébergé un virus qui, en nomade qu’il est, a voyagé dans sa boîte mail, récolté nombre d’informations à son insu, en a divulgué d’autres complètement erronées.
Un peu perturbée par cette mésaventure, elle se raccroche à son téléphone et, toujours hors de la réalité, n’hésite pas à télésnober quel que soit l’endroit où elle se trouve au risque de paraître incorrecte ou farfelue.
Héloïse est une victime du monde informatique sans le savoir.
Jeanine Guillout (ASF 87)

Glawdys avait cinq ans en 1939 …
Elle ne connaissait encore ni le froid qui vous tétanise – elle se souviendra longtemps de l’hiver 40 – ni la peur paralysante, ni la faim qui vous ronge, elle est une enfant heureuse qui ne sait pas ce qu’est la souffrance. Son jeu favori, c’est de courir à perdre haleine sur son petit vélo puis sauter en voltige, freiner non, elle ne sait pas, le danger elle l’ignore, c’est enivrant ; la prudence, les événements vont les lui apprendre ! En attendant, elle découvre la mer et son immensité, la beauté de la côte normande, les grands boulevards à Paris, la Samaritaine, oh !  les escaliers roulants, quel plaisir, que la vie est belle ! Elle aime aller de découvertes en découvertes, fureteuse, elle se plaît  beaucoup chez ses voisins , couple sans enfant, elle leur rend souvent visite : que de belles choses  dans cet appartement, à voir, à caresser, les tentations sont grandes mais « pas touche … pas touche » entend-elle. Le ton se fait plus impératif, Madame est sévère, Monsieur, plus compréhensif, pour la distraire, lui raconte des histoires de pirates, tout en lui donnant du chocolat en cachette. Elle est toute attentive, se plaît à avoir peur sans risques. Son frère, son aîné, la taquine, lui monte des canulars auxquels elle se laisse prendre. Quand elle comprend  sa naïveté, elle se réfugie dans son monde où elle peut s’inventer tous les avatars qui lui donnent les pouvoirs de la neutraliser par la magie de sa seule imagination. Si on était en 2017, elle aurait son smartphone et pourrait le télésnober.
Dans cet univers protégé de l’enfance, les nuages vont s’amonceler, la famille est devenue nomade, c’est l’évacuation : pérégrinations à travers le Sud-ouest, on est hébergé certes, ce n’est pas du tourisme pour autant, accueil méfiant voire hostile, l’école enfin semble être un refuge mais il faut dessiner pour le Maréchal, on n’a pas d’ordinateur pour, d’un clic, effacer cet émoticône, il faut chanter :
« Une fleur au chapeau, à la bouche une chanson »… « Maréchal, nous voilà » SURVEILLER ses paroles, se taire, MEFIANCE.
Cette année, celle du cours moyen, la maîtresse, est alsacienne, sa voisine de table se nomme Suzy Levy, ce nom elle ne l’a pas oublié.
De nouveau, il faut partir, abandonner ce qui commençait à être familier. Son père lui a fabriqué des bottines à semelles de bois, c’est raide et ça claque.
Dans sa nouvelle classe, le petit camarade, assis à côté d’elle, n’a pas compris la division des fractions, elle non plus. Ils n’auront pas le temps de terminer leur apprentissage ensemble, les jours suivants la place est vide, il n’est plus là. Son père a été fusillé dans la nuit  par les nazis. Une chape de plomb est tombée.
C’est ainsi, qu’à dix ans, on fait l’apprentissage de la résistance.
Denise Lapersonnerie (87)

Il se sentait bien quand il était Furioso.
Son avatar lui permettait d’évacuer toute sa mauvaise humeur. Il pouvait être injuste, violent, ou tout simplement désagréable ou malpoli. Il était tour à tour cambrioleur, pickpocket, pirate ou mauvais garçon. Après, il se sentait beaucoup mieux. Son incarnation favorite de Furioso était un voyageur au long cours, un éternel nomade qui ne s’attachait à rien ni à personne, qui n’avait peur de rien ni de personne et qui disait à chacun ses quatre vérités. Il faut dire que, dans la vraie vie, Simon était un petit garçon qui avait la tête dans les nuages et qui rêvait beaucoup mais qui n’osait pas affronter les autres et même, il ne savait pas bien faire face à la réalité. Son imagination hébergeait des tas d’histoires, énormément d’idées et des quantités de sentiments compliqués mais il lui aurait fallu toujours disposer d’émoticônes, même à l’oral, pour se faire comprendre… il ne savait pas comment exprimer ce qu’il ressentait, aussi se cachait-il dans un monde à lui où il poursuivait des chimères et des songes délicieux. C’était un enfant fureteur qui cherchait toujours à comprendre le monde mais qui souvent le voyait avec des yeux de poète. « Arrête de nous télésnober ! » lui lançaient les copains à l’école quand ils le voyaient absorbé dans son téléphone. Parfois, ils organisaient un canular pour le surprendre ou lui faire peur. Ils étaient parfois vraiment méchants avec lui, le dénonçant quand il était en décalage avec les demandes du maître et même l’insultant ou le frappant. En fait, ils étaient un peu jaloux. Ils l’appelaient l’écrivain. Il inventait sa vie sur une toile d’araignée légère et solide.
Isabelle Verneuil, écrivaine (87)